Fruit d'une collaboration entre Thomas Collet et Jean-Antoine Raveyre, le triptyque forme un ensemble
cohérent, non pas dans la globalité, mais dans la linéarité. Sans concevoire de dessein d'ensemble (la réalisation c'est étalée sur plus de quatre ans), la parfaite adéquation des esprits et la
quête mutuelle d'une approche sensible de l'image, a conduit ces deux jeunes artistes à s'interroger sur le rapport photographie et peinture et à se reconnaître comme ces deux arts, en tant
qu'entités complémentaires.
L'oeuvre triptyque, format
religieux par exellence, affirme sa sacralité dans le panneau gauche où Le Cabaret prend le statut d'icône. Les emprunts à l'art pictural y sont d'ailleurs nombreux et particulièrement
visibles dans la mise en scène. L'intense lumière émanant des visages et des vêtements des personnages, le clair-obscur, les regards joueurs, profonds ou abandonnés, les agencements
rigoureusement composés fonf semble t-il référence à la folie d'un Caravage ou à la spiritualité musicienne d'un La Tour.
L'énergie démesurée de ces peintres est justement compensée par la douceur d'un Manet, dont on retrouve les tons ocres à peine dégradés et la lumière parfois diffuse et fragmentée. Si Le
Cabaret contient l'éloquence des oeuvres du XVIIè siècle, il peut tout aussi bien se rattacher au phénomène d'attraction publicitaire, stigmatisé par le brillant du médium sur papier
argentique, la très grande pureté de l'image.
Le second volet, Le Collet / Raveyre, puise sa force dans le rapport privilégié des deux personnages réunis devant
Le Cabaret pour en discuter, débattre de son esthétique et probablement aussi de sa fragilité.
Le troisième quant à lui, fait penser à une de ces photographies que l'on voit apparaître régulièrement dans les journaux et qui relatent un événement plébiscité
par des élus (en haut à gauche de la composition).
La mise en abîme du Cabaret annonce l'émulation puis l'anxiété des débuts, la nécessité de s'impliquer
profondément en l'oeuvre et de prendre du recul vis-à-vis du public qui la découvre ; la volonté de faire face à deux au choc de cette vie silencieuse de l'art et de celle, beaucoup plus
tumultueuse qui l'entoure. Dans le panneau central, les vêtements apparement surannés des protagonistes, la bouteille de Suze d'un autre temps offrent la possibilité d'une réponse aux effets de
mode et à la produtivité.
Comme des oeuvres, de l'esprit et de la créativité des
peintres anciens, que restera t-il de ces photographies du temps présent ? Seront-elles sources d'inspiration, comme Le Cabaret avec ses multiples références artistiques ; seront-elles,
comme des Le Collet / Raveyre, les figures de la vie et des questionnements contemporains ou encore, comme dans La Découverte, une simple trace, un témoignage historique ?
Le dernier panneau, La Découverte, aborde comme une ouverture, la problématique des origines. A qui appartient le Génie ? Est-il reçu en héritage ou est-il acquis de rencontre fécondes ?
Thomas Collet et Jean-Antoine Raveyre, par la connaissance du passé de Saint-Etienne, font émerger l'oeuvre du lit du Furens, canalisé dans les années 20. La mémoire collective est donc celle,
plus confidentielle, d'un vécu transmis de génération en génération. Mais en mettant en scène la découverte de leur autoportrait, l'instant de leur naissance individuelle s'efface devant celui de
leur renaissance à deux.
Damien
Chantrenne, Historien de l'Art